Anonyme (France, XVIIIe siècles), Vue de l'abbaye de Port-Royal des Champs, gouache sur parchemin, Inv. D 1980.1.012, dépôt du musée du Château de Versailles © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gerard Blot

À l’occasion des Journées du Patrimoine 2025, le musée national de Port-Royal des Champs rouvre ses portes après 18 mois de fermeture. Les travaux engagés par le ministère de la Culture pour plusieurs millions d’euros lui auront permis de garantir l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite, mais aussi de moderniser sa scénographie, d’élargir de près d’un tiers le parcours offert au public, de restaurer les œuvres exposées et d’intégrer les recherches scientifiques récentes.
Créé en 1952, le musée est situé sur la commune de Magny-les-Hameaux, au sein du parc de la vallée de Chevreuse, à une quinzaine de kilomètres de Versailles, Saint-Quentin en Yvelines, Rambouillet et Saint-Rémy, sur les lieux mêmes dont il témoigne de l’histoire. Son domaine, d’une surface totale de 32 hectares, est partagé par un chemin de randonnée, le « chemin Racine », qui sépare le site des ruines de l’abbaye de Port-Royal des Champs, au fond du vallon, et celui dit « des Granges », à son sommet, où est situé le musée à proprement parler. L’importance du dénivelé entre les deux permet un point de vue unique, la « grande perspective ».

Le Musée, anciennement les petites écoles construit en 1651-1652, agrandies en 1892-1893 d’une aile de style Louis XIII © Musée national de Port-Royal des Champs

Dès l’entrée du musée, la stèle funéraire de l’abbesse Philippe de Varennes (1325), exposée pour la première fois, rappellera que l’abbaye féminine de Port-Royal des Champs fut fondée en 1204 sur les berges marécageuses du Rhodon et placée sous la règle cistercienne. Rapidement émancipée de l’abbaye masculine des Vaux de Cernay, elle devint durant le Moyen Âge un important propriétaire foncier dont les terres couvrent une grande partie de la région. C’est cependant le dernier siècle de son existence, de 1609 à 1711, qui constitua le point culminant de son influence, en particulier à travers son implication dans la querelle du Jansénisme. Le premier niveau du nouveau parcours du musée évoque la recherche du Salut à et par Port-Royal et intègre désormais la chapelle et les salons du rez-de-chaussée du « Châteauneuf ». L’étage se concentre ensuite sur le Jansénisme et la mémoire de Port-Royal, du « martyre » au mythe. Dédiée au rôle des abbesses et à la vie de la
communauté des femmes, la première salle permet de retrouver quelques belles figures féminines du Grand siècle, et en premier lieu celle de Jacqueline-Marie-Angélique Arnauld (1591-1661), Mère Angélique en
religion, qui s’inscrit dans le mouvement de réforme interne porté par l’Église catholique après le concile de Trente. Elle mène, à partir de 1609, une vigoureuse reprise en main morale et spirituelle de l’abbaye, reflet
de sa propre « conversion intérieure » alors qu’elle avait été nommée à l’âge de onze ans à la tête de l’abbaye pour servir les intérêts familiaux, sans réelle vocation religieuse. Elle rétablit la règle de saint Benoit dans sa pureté d’origine et remet en vigueur le respect de la clôture stricte (qu’elle n’hésite pas à imposer à sa propre famille lors de la fameuse « ournée du guichet », le 25 septembre 1609). Elle exige aussi la ommunauté des biens entre religieuses, l’exercice actif de la charité et une pratique monastique exigeante. D’abord proche de saint François de Salles, elle se place ensuite sous la direction spirituelle de l’abbé de Saint-Cyran, ami personnel de Jansénius, représentant de la tradition
« augustinienne » et hostile aux Jésuites et aux nouveautés baroques. L’influence de Mère Angélique s’étend à plusieurs autres institutions féminines dont elle accompagne la réforme, en même temps que Port-Royal attire un nombre croissant de novices et de pensionnaires, en particulier après l’ouverture de la deuxième maison à Paris, en 1626. Lorsque la majorité des religieuses retrouve, en 1648, le site original désormais assaini, les deux maisons de Port-Royal des Champs et de Port-Royal de Paris demeurent sous l’autorité de la même abbesse.
Désireuse d’éviter les nominations de complaisance, mère Angélique obtient en 1629 que la charge devienne élective et triennale. Huit abbesses se succéderont jusqu’à la disparition de l’abbaye en 1709, mais les trois abbesses issues de la famille Arnauld, Mère Angélique, sa sœur Mère Agnès (1593-1671), et leur nièce, Mère Angélique de Saint-Jean (1624-1684), dirigent la communauté pendant plus de la moitié
de la période. Jeanne-Catherine-Agnès, Mère Agnès en religion, parachève l’œuvre de sa sœur. Les très beaux portraits réalisés par Philippe de Champaigne en 1648 et 1662, mis en dépôt par le musée de Versailles au musée de Port-Royal, illustrent la différence de tempérament entre l’aînée, femme d’action et d’autorité, et sa cadette, d’un tempérament plus mystique, « abîmée en Dieu », selon l’expression de Mme de Sévigné. Mère Agnès rédige L’Image d’une Religieuse parfaite, et, lors de la crise entre les autorités et une partie des Champs, tandis que Port-Royal de Paris accepte la sœurs de Port-Royal dans les années 1660, met en soumission aux autorités. La collation et la publication place une sorte de code moral de résistance passive. Elle subit la répression qui s’abat sur les religieuses récalcitrantes, privées de sacrements et dispersées loin de Port-Royal des Champs.

Philippe de Champaigne (1602-1674), Portrait de la mère Angélique Arnauld (1591-1661), 1648, huile sur toile, Inv. D 2012.1.001 / MV 5987 (dépôt du musée de Versailles)

Champaigne réalisa ce portrait de Jacqueline-Marie-Angélique Arnauld en 1648, l’année
du retour d’une partie de la communauté à Port-Royal des Champs. À cette époque,
elle n’était plus abbesse de Port-Royal, mais son autorité morale sur la communauté
demeurait incontestée, comme en témoigne la composition du tableau : la masse de
lumière constituée par son buste occupe toute la largeur de la toile et elle se donne à voir,
derrière le parapet qui l’isole, comme un regard aiguisé interpellant celui des spectateurs.
Âgée de 57 ans, la mère Angélique se plia aux séances de pose demandées par l’artiste,
contrairement à la légende. Champaigne réalisa deux versions de ce portrait, l’une pour
les salles du chapitre de Paris et l’autre pour celle des Champs. Le second exemplaire est
aujourd’hui conservé au musée Condé de Chantilly.

Le pigeonnier, construction entre le XIVe et le XVIe siècle © Musée national de Port-Royal des Champs
Musée et domaine de Port-Royal des Champs : la grande perspective depuis le site du
musée sur le site des ruines de l’abbaye avec l’oratoire érigé à la fin du XIXe siècle © Musée national de Port-Royal des Champ

À la génération suivante, leur nièce, Angélique d’Andilly, Mère Angélique de Saint-Jean, appartient aux « mères du désert » qui ont choisi l’isolement des Champs, tandis que Port-Royal de Paris accepte la soumission aux autorités. La collation et la publication de lettres de la mère Angélique qu’elle entreprend dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de Port-Royal, établissent les bases de la première histoire de la réforme du monastère.
Les collections du musée permettent également de découvrir la vie quotidienne de la communauté, régie par la règle de saint Benoît et les Constitutions du monastère, qui organisent la prière continuelle collective par le chœur des religieuses, en même temps que la prière individuelle en cellule. L’accent est mis sur l’adoration perpétuelle de l’eucharistie, même si l’accès à la communion reste rare en signe d’humilité, et Port-Royal devient officiellement « Port-Royal du Saint-Sacrement », en 1647.

La vie à Port-Royal est austère, soumise à des horaires stricts. La principale occupation est la prière à l’église, lors des offices des Heures et pendant l’adoration du Saint-Sacrement, à laquelle
les religieuses se relaient deux par deux, jour et nuit.

La « conférence » avec la mère abbesse, une heure à l’extérieur l’été, constitue un moment privilégié où elle leur partage ses préoccupations spirituelles et les nouvelles du monde ; les sœurs y sont autorisées à parler en poursuivant un ouvrage de couture. L’exercice de la charité est permanent, entre sœurs, envers les pensionnaires, les pauvres et les malades. La nourriture est frugale, la viande rare, le poisson fourni par l’étang ; la vaisselle simple, en grès ou en étain, les cuillers en bois. La simplicité voulue par la mère Angélique se reflète dans les vêtements, en simple serge, et par le dépouillement des cellules.

La chapelle du début du XXe siècle du Châteauneuf a été restaurée. Ouverte pour la première fois au public, elle accueillera le masque mortuaire de Mère Angélique Arnauld @ Musée national de Port-Royal

Le cadre inédit de la chapelle du bâtiment du XIXe siècle, classée et récemment restaurée, accueillera le masque funéraire de Mère Angélique dans sa caisse du XVIIe siècle, à nouveau présenté au public, et les célèbres gouaches tirées des gravures de Madeleine Hoertemels qui retracent la vie des religieuses de Port-Royal et témoignent de l’intensité de l’expérience de leur vie communautaire, même pour un siècle autant au prise avec les émotions que le XVIIe siècle.
Pour autant, la réforme du monastère n’est pas, à bien des égards, une exception au XVIIe siècle. La singularité de Port-Royal des Champs provient en grande partie de la présence d’hommes d’exception vivant sur les terres et à proximité immédiate de l’abbaye, de façon
plus ou moins pérenne. De façon paradoxale, leur notoriété a souvent éclipsé dans la mémoire collective le souvenir des religieuses, alors que leur installation à proximité de l’abbaye tenait à leurs liens personnels avec elles et à l’admiration qu’ils leur portaient. La deuxième salle du musée leur est consacrée. Les hommes de la famille Arnauld sont très tôt impliqués dans les affaires de spirituelles de Port-Royal (Robert Arnauld d’Andilly, frère aîné de Mère Angélique, et Antoine Arnauld, le « Grand Arnauld », de vingt ans son cadet). La génération suivante s’engage plus encore. Le neveu de Mère Angélique, Antoine Le Maistre, est le premier à renoncer au monde et à s’installer aux Champs en 1638, suivi par ses frères Simon de Séricourt et Isaac-Louis Le Maistre de Sacy. À leurs côtés, une quinzaine de Solitaires, issus pour la plupart de l’élite parisienne, mènent à Port-Royal une vie humble et retirée, alternant travaux manuels et intellectuels. Après 1648, ils établissent des logis autour des Granges, site actuel du musée. Ils viennent trouver au « désert » de Port-Royal les conditions propices à la recherche de la Grâce de Dieu, dans l’inquiétude de leur Salut et la nécessité de la conversion intérieure. Les y rejoignent, pour des retraites spirituelles prolongées ou de brefs séjours, des Messieurs qui n’ont pas totalement renoncé au monde, à l’image de Blaise Pascal. Messieurs et Solitaires développent une intense activité intellectuelle, nourrie de leurs préoccupations spirituelles et tournée vers des entreprises de philologie, de traductions et de pédagogie. Par souci de donner au croyant un accès direct aux œuvres sacrées, ils accordent une importance majeure à la traduction de textes religieux en français et s’y consacrent largement pendant une quarantaine d’années. Les textes de la tradition augustinienne font l’objet d’une attention particulière, et en premier lieu Les Confessions de saint Augustin (1649, d’Andilly et le Grand Arnauld). La « grande œuvre » des Solitaires est cependant la traduction en français du Nouveau Testament et de la Bible, dont Sacy est le principal maître d’œuvre ; la Bible de Sacy devient ainsi un ouvrage de référence.

Au premier plan, l’enceinte de l’abbaye et sa porte fortifiée, puis la bergerie et, dans les arbres, l’Oratoire construit au XIXe siècle sur le chevet de l’abbatiale détruite © Musée national de Port-Royal des Champs

À l’image du Grand Arnauld et de Blaise Pascal, les Messieurs et les solitaires peuvent également se placer sur le terrain de la philosophie, parfois celui des mathématiques. Moins enclins à la science qu’aux savoirs, les Messieurs se montrent d’une grande diversité d’intérêt, à l’exemple de Robert d’Andilly passionné par les arbres fruitiers, qui se
fait surnommer « le surintendant des jardins de Port-Royal ». Les techniques horticoles qu’ils introduisent en Île-de-France sont plus tard reprises à Versailles et elles sont aujourd’hui évoquées par les jardins et les vergers du musée.
À partir de 1637, ils créent les célèbres « Petites Écoles », pour lesquelles un des bâtiments actuels du musée fut construit aux Granges. Leur renommée provient aussi bien de l’excellence des maîtres issus des Messieurs (le grammairien Claude Lancelot, l’humaniste Pierre Nicole, le médecin Jean Hamon, le théologien Antoine Arnauld) que de l’éminence des élèves (dont les plus célèbres sont Jean Racine et l’économiste Pierre Le Pesant de Boisguilbert) et de l’originalité de la pédagogie. « Ce ne sont pas des maîtres ordinaires », témoigne Jean Racine dans son Abrégé de l’histoire de Port-Royal. Leur méthode diffère profondément du modèle des collèges jésuites. En premier lieu, l’enseignement se fait en français, y compris pour le latin. Les Solitaires utilisent de nouvelles méthodes rédigées et expérimentées par eux-mêmes. Pascal produit même une nouvelle méthode pour apprendre à lire. Le traité des Géométries de Port-
Royal d’Antoine Arnauld (1667) aura une influence remarquable dans l’histoire de la pédagogie des mathématiques.

Anonyme (France, XVIIIe siècle), Destruction de l’abbaye de Port-Royal des Champs en 1711, huile sur 66 x 81 cm, Inv. D D 2005.1.008 (SPR 008) © RMN-Grand Palais (musée de Port-Royal des champs)


La culture et la mythologie grecques sont mises à l’honneur, non sans inspirer l’œuvre postérieure de Jean Racine. L’enseignement ne vise pas à saturer l’espace mental de l’enfant mais comprend un aspect ludique. Les élèves, au nombre maximum de 25, sont constitués en petits groupes de cinq ou six autour d’un précepteur. Celui-ci doit se montrer à la fois sévère et charitable, s’adaptant aux capacités de chaque élève. Le châtiment corporel doit être remplacé par l’autorité des maîtres et le respect que leur portent que Dieu fait de sa présence au monde.les enfants. L’éducation se veut complète. Il s’agit de cultiver l’esprit (le jugement) et la volonté de l’enfant, de sensibiliser son âme, de développer son corps. La querelle janséniste décide du sort des Solitaires. En 1656, Antoine Arnauld est exclu de la Sorbonne, ce qui conduit Blaise Pascal à commencer l’écriture des Provinciales. En 1660, les Petites Écoles sont fermées sur ordre du roi. Tillemont, Sacy et d’Andilly se retirent sur leurs terres ; le « Grand Arnauld » s’exile en Flandres. La génération des Solitaires disparaît
progressivement. Lorsque leur cimetière est détruit en même temps que celui des religieuses, les dépouilles de Racine, de Le Maistre et de Sacy sont emmenées à Saint-Étienne-du-Mont à Paris. Le nouveau parcours du musée donne une place centrale à l’œuvre de Philippe de Champaigne et de son neveu et élève, Jean-Baptiste. Au-delà de la proximité personnelle et familiale du peintre avec l’abbaye, l’esthétique port-royaliste imprègne particulièrement ses œuvres religieuses. Les sujets retenus – tant scènes religieuses que portraits – la simplicité des compositions, le refus de toute ostentation et la fidélité aux textes bibliques comme aux personnes représentées recherchent une vérité profonde propre à favoriser la conversion intérieure et à glorifier le don que Dieu fait de sa présence au monde.
Après la guérison miraculeuse de sa fille, pensionnaire à Port-Royal de Paris, Philippe de Champaigne offre à l’abbaye le célèbre « Ex-voto de 1662 », conservé au musée du Louvre», et réalise de nombreuses peintures pour Port-Royal, destinées à accompagner le quotidien des religieuses dans les salles communes et l’église. Si la Cène du maître-autel est aujourd’hui exposée au musée du Louvre, le musée de Port-Royal présente de remarquables portraits, en particulier ceux de Mère Angélique, de Mère Agnès, de Martin de Barcos et de Saint-Cyran, mais aussi le Crucifiement, l’une des rares peintures de la Passion peintes par Champaigne pour l’abbaye à être parvenue jusqu’à nos jours, La conversion de saint Augustin, dont la présence est attestée à Port-Royal après 1666, l’Ecce homo, chef d’œuvre du peintre, et son pendant, la Vierge de douleur, qui s’offraient à la méditation des religieuses dans la salle du chapitre. Tout le « programme » spirituel de Port-Royal y est figuré, de
la présence puissante et efficace d’un Dieu qui s’est fait homme, à la recherche anxieuse des signes de l’appartenance aux Élus auxquels la grâce est accordée.
Le premier étage du musée est consacré à la destruction de l’abbaye matérielle, au basculement vers le symbole et le mythe aux XVIIIe et XIXe siècles, ainsi qu’à l’influence du néo-jansénisme dans l’opposition politique à l’absolutisme et lors de la Révolution française. Suffisamment rare pour être soulignée, la continuité de la mémoire de Port-Royal, défendue à plusieurs titres par des groupes sociaux aux intérêts et enjeux politiques, idéologiques et spirituels très différents, s’opère sans solution de continuité pendant deux siècles et demi, jusqu’à l’ouverture du musée national lui-même, en 1962. Une salle entière est consacrée à la querelle janséniste, à laquelle la vie, le sort et la mémoire de Port-Royal des Champs sont inextricablement liés.

Musée national et domaine de Port-Royal : cour des granges, avec le puits de Pascal © Musée national de Port-Royal des Champs

La destruction du monastère modifie le souvenir de Port-Royal, mais ne met pas un terme à la controverse janséniste. La dernière salle du musée permet de comprendre combien la bulle pontificale Unigenitus de 1713, loin de produire l’apaisement escompté, embrase le conflit. Une partie du clergé français la rejette et envisage de faire appel à un concile, forme moins hiérarchisée d’organisation de l’Église. Se constitue
alors un nouveau parti janséniste, progressiste, très implanté dans les milieux parlementaires, où l’esprit d’opposition politique et l’attachement à l’autonomie de l’Église de France l’emportent sur les affirmations doctrinales. De 1746 à 1756, l’affaire dite « des billets de confession », imposés par l’archevêque de Paris comme attestations de l’adhésion à la bulle Unigenitus, suscite à nouveau un violent rejet et une forte mobilisation des parlementaires. Le parlement de Paris se met en grève de 1753 à 1754. Louis XV accorde une amnistie générale et interdit finalement toute discussion sur le jansénisme. Dans le même temps, des manifestations de dévotion populaire janséniste se produisent, parfois sous des formes extrêmes, à l’image de l’épisode retenu sous le nom « des convulsionnaires ». Le mouvement naît des événements qui se produisent sur la tombe d’un diacre parisien janséniste, François de Pâris, au cimetière de Saint-Médard. Dès le jour de son enterrement en mai
1727, des miracles sont rapportés. Certains malades, pour beaucoup des miséreux, viennent toucher sa tombe, se coucher dessus ou y prélever de la terre.
À partir de l’été 1731, les guérisons soudaines se multiplient et des fidèles commencent à connaître des épisodes spectaculaires de convulsions incontrôlées. La foule se presse dans le cimetière de Saint-Médard, aristocrates compris.

Monsieur de Pâris afflige son corps par le jeûne, les veilles et les macérations, INV 1975.1.009 © Musée national de Port-Royal des Champs

Fin janvier 1732, le cimetière est fermé par les autorités. Le mouvement se poursuit clandestinement, sous une forme de plus en plus radicale et violente. Louis XV fait interdire ces réunions en 1733 mais environ 250 convulsionnaires sont condamnés sur une trentaine d’années, en majorité des femmes d’origine populaire, persuadées d’appartenir à petit nombre d’élus persécutés, à l’instar des premiers martyrs. La plupart des théologiens jansénistes se méfient du mouvement comme d’une dérive scandaleuse, très éloignée de l’austère piété de Port-Royal. Le Parlement prend finalement position publique contre « l’Œuvre des convulsions » en 1735.
Ce second jansénisme, dans ses deux courants, trouve son expression artistique dans l’œuvre de Jean Restout (1692-1768), peintre du clergé « appelant » contre la bulle Unigenitus et des grandes figures jansénistes comme des convulsionnaires. Un cabinet graphique de la nouvelle scénographie sera dédié à la collection exceptionnelle de ses dessins, ainsi qu’à ceux que le célèbre dessinateur et graveur Bernard Picart (1673-1733) dédia au Diacre Pâris. Par l’écho rencontré au sein des milieux parlementaires, le « néo-jansénisme » a donc nourri la remise en cause du pouvoir royal et pontifical, jusqu’à influencer les réformes de la Révolution française sur l’Église

Philippe de Champaigne (1631-1681), Ecce homo / Le Christ aux outrages, c. 1650, huile sur toile, Inv. 1962.1.001

Chef d’œuvre de Philippe de Champaigne, ce tableau représente le Christ après la flagellation et le couronnement d’épines destinés à l’humilier, mais avant sa présentation à la foule par Pilate. Il est seul, assis sur une pierre dans le prétoire, aussi puissant physiquement qu’il est soumis et humble par sa posture. Le manteau impérial maculé de sang, la couronne et le roseau qu’il tient dans les mains en guise de sceptre évoquent la royauté céleste à venir mais aussi la vulnérabilité humaine. Cette figure du Christ, Dieu incarné, possède le format traditionnel des Ecce homo, mais Philippe de Champaigne en propose une version inédite, en quelque sorte réservée au spectateur du tableau. La proximité, l’intimité dans laquelle le croyant fait la
rencontre avec son Sauveur sont tout à fait remarquables. La promesse est à l’arrière-
plan, dans l’ouverture vers le ciel bleu vers laquelle les lignes de force diagonales et le
roseau conduisent le regard. Elles passent d’abord par la colonne de la flagellation,
tout à gauche, qui est aussi la colonne de la refondation du monde par le Sacrifice à
venir : le Christ comme nouvel Axis Mundi. Ce tableau figurait dans la salle du chapitre de l’abbaye de Port-Royal des Champs. Les religieuses se réunissaient tous les jeudis devant lui pour prier pour le salut du Roi.

Cette querelle est abordée sous ses différentes facettes, et en premier lieu théologique, autour du conflit violent contre les Jésuites auquel prennent part à partir des années 1620, l’évêque d’Ypres Jansénius, et son ami français, l’abbé de Saint-Cyran, sur la question de la part respective de Dieu et de l’homme dans l’accomplissement du Salut. Mais l’affaire présente également une dimension politique lorsque les deux
hommes s’attirent les foudres de Richelieu puis de Mazarin en dénonçant la politique étrangère française de rapprochement avec des puissances protestantes contre les Habsbourg catholiques. Du fait de sa proximité avec Saint-Cyran, Port-Royal est très tôt impliqué dans la polémique. Le frère de l’abbesse, le « Grand Arnauld », porte le fer contre les Jésuites et Blaise Pascal transpose l’attaque sur le plan moral dans ses Lettres provinciales, qui remportent un immense succès. La vitrine qui lui est consacrée atteste du lien particulier entre le philosophe et Port-Royal, y compris à travers la personne de sa sœur Jacqueline, religieuse au couvent. À partir de 1661, les autorités imposent à l’Église de
France de signer un « formulaire » dénonçant cinq propositions « jansénistes » issues de l’Augustinus de Jansenius. Malgré les protections dont elle dispose dans la société, y compris celle de la duchesse de Longueville, cousine germaine de Louis XIV, l’abbaye de Port-Royal des Champs est au cœur de la tourmente lorsqu’une partie des religieuses refuse de se soumettre à cette obligation. La répression s’abat alors sur l’abbaye, qui devient le symbole de la résistance à l’oppression.
Une période de répit de dix ans s’ouvre en 1669. Cette « paix de l’Église » n’est que temporaire mais elle permet à Port-Royal des Champs d’atteindre une influence et une notoriété exceptionnelles. Lorsque le traité de Nimègue rétablit la paix en Europe en 1679, Louis XIV reprend la lutte contre les protestants et, parallèlement, contre le Jansénisme. Les revenus de Port-Royal des Champs sont transférés à son ancienne maison de Paris ; pensionnaires et novices sont interdites aux Champs, ce qui condamne la communauté à terme. Les Solitaires, s’enfuient ou
sont expulsés.
À la demande de Louis XIV, le pape Clément XI prononce finalement, en 1708, la suppression de l’abbaye. Le roi fait disperser les dernières religieuses encore présentes, bien qu’âgées et malades, et un arrêt du Conseil décide en 1710 la destruction des bâtiments, rasés en 1711. Le cimetière des sœurs est vidé, puisqu’elles ne peuvent plus y reposer en terre consacrée ; de nombreux corps sont dispersés dans les paroisses voisines, y compris dans une fosse commune à Saint-Lambert. L’élimination d’une communauté de religieuses exemplaires par le roi Très
Chrétien cause un scandale retentissant. La destruction de l’abbaye et la disparition de la communauté laissent la place à la mémoire, voire au
culte de leur « martyre ». La tradition janséniste des miracles et des reliques perdure ainsi ; elle nourrit une nouvelle production d’images et de reliquaires, supports de dévotion janséniste, y compris au sein des milieux populaires parisiens. Cette mémoire demeure vivace dans les milieux parlementaires et les familles d’obédience jansénistes, au-delà même de la fin de l’Ancien régime.
La « bibliothèque des solitaires », restaurée et à nouveau présentée dans le parcours après une longue fermeture, évoque également les mécanismes de transmission de la mémoire de l’abbaye détruite, portés par les livres, les images et les lieux eux-mêmes. Intégrant des boiseries du XVIIIe siècle appartenant à la famille Goupil, propriétaire du site de 1812 à 1925, elle permet d’exposer un panorama de la production néo-janséniste, ainsi que les reproductions de peintures célèbres sur la vie de l’abbaye. L’ensemble est complété par des chaises brodées par les dames de la famille aux armes des principales figures jansénistes. La « Bibliothèque des Solitaires » répond ainsi à la même démarche d’écho et d’imitation que la chapelle du nouveau bâtiment de 1897 où se sont « joués » des offices port-royalistes dont témoignent
des photographies anciennes, ou encore que ces fausses cellules de solitaires qui étaient mises en scène dans les anciens logis et existaient encore dans la toute première scénographie du musée national.

Autel-reliquaire janséniste, France, XVIIIe siècle, bois, pierre, métal, pierre, os, carton, textile, verre

Après la disparation de Port-Royal, les jansénistes maintiennent
une « présence » des Religieuses, des Solitaires, et de l’abbaye elle-
même, en accumulant des fragments d’os, de cheveux, de pierres ou
de mobilier en bois qui leur sont liés. Ils sont disposés sous forme de
croix, d’autels, rangés en arborescences hiérarchisées ou placés dans
des petites boîtes. Leur authenticité est certifiée par des bandelettes
dénominatives.
Au même titre que les images qui permettent de « rebâtir » l’abbaye
perdue, tout particulièrement les paysages où l’on s’imagine pérégriner,
ces petits monuments de mémoire restituent la communauté disparue
et ses figures majeures. Conformes aux pratiques de miniaturisation
qui se développent dans les milieux monastiques du XVIIIe siècle, ces
objets correspondent au modèle traditionnel des reliquaires. Pour
autant, ils fonctionnent sur un mode d’imitation abusif, puisqu’aucun
janséniste n’a jamais été canonisé.

À partir de 1802, les anciennes structures clandestines de solidarité janséniste donnent officiellement naissance à une société qui acquiert les ruines de l’abbaye en 1824, et pose les bases de ce qui devient, par transformations successives, la Société de Port-Royal. L’un de ses membres, Louis Silvy, fait bâtir un oratoire à l’emplacement de l’ancien chevet de l’église abbatiale, où il place des objets souvenirs des
religieuses et des Solitaires. Il fait également creuser un grand canal en forme de croix pour évoquer l’ancien vivier de l’abbaye et planter des tilleuls, encore visibles, sur le pourtour de l’ancien cloître. Le site perpétue ainsi sa vocation de lieu de pèlerinage mais devient aussi une évocation romantique, un véritable paysage composé, parachevé bien plus tard par les aménagements proposés sur le site des Granges.
Dans le même temps, l’histoire de Port-Royal entre sur le terrain de l’érudition avec les travaux de Sainte-Beuve puis d’Augustin Gazier, tandis que des fouilles archéologiques sont menées sur les ruines, en particulier sous la conduite du duc de Luynes, descendant d’un ancien protecteur de l’abbaye. En 1891, un second oratoire est érigé à l’emplacement du précédent. Encore en place aujourd’hui, il a accueilli le premier musée officiel du Jansénisme. La vocation d’accueil des publics n’a cessé depuis, et elle se concrétisera par la réouverture du musée national, rénové et modernisé, en septembre prochain.

Nathalie Genet-Rouffiac, directrice du musée, Isabelle Marchesin, conservatrice en chef du musée

REPÈRES

Musée national et domaine de Port-Royal des Champs Rte des Granges de Port-royal 78114 Magny-les-Hameaux Tél. : 01 39 30 72 72
Journées du patrimoine 2025 : Réouverture du musée www.port-royal-des-champs.eu

LA REVUE DE L’HISTOIRE N°107 – PRINTEMPS 2025