Depuis une année, le Cabinet des Sciences est revenu à Chenonceau, dans le bâtiment des Dômes. Il nous rappelle cette espérance humaine de changer le monde par le savoir expérimental de la physique. Ce fut une grande époque, imprégnée de passion, à l’image de ce château qui fut propriété de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, du prince de Condé, du fermier général Claude Dupin qui fut le grand-père de Georges Sand, de son vrai nom Aurore Dupin. Sur un fleuve à la beauté tranquille se trouve ce château où le destin des rois de France s’est en partie joué. Le corps de logis carré a été construit lors de la Renaissance. Catherine de Médicis fit édifier une galerie à deux étages sur le pont qui relie les deux rives du Cher.
Une France glorieuse
On ne sait ce qui est le plus beau : la construction aristocratique, le paysage de la Touraine qui semble ciselé par la main de Dieu à cet endroit-là de cette région, où bien l’histoire des personnages qui ont vécu ici, avec leurs intelligences, leurs passions, leurs désirs de bien faire. Tous ces rois, princes, grands seigneurs, leur entourage d’artistes, de courtisans, de gens de lettres, de plume ou d’épée, représentaient une élite certaine. Elle avait été formée dans les meilleures écoles, ateliers, ou régiments. Ils savaient réfléchir. Ils savaient prier et calculer. Leurs familles avaient souvent pu leur donner le plus de chance possible. Car elles avaient elles-mêmes connu un long parcours dans l’histoire de leur pays, auprès de leurs rois ou de leurs paysans.
Le continuum d’une pensée mystique


Une conjonction de planètes les avait peut-être favorisés. On croyait beaucoup à l’astrologie depuis la fin du Moyen-âge et la Renaissance. Les vieux rêves étrusques de la prédestination avaient toujours parcouru l’Occident. On avait cru à la possible fin du monde de l’an Mil, on était parti aux Croisades à la recherche du mythique roi Jean, on attendait dans les campagnes et dans les abbayes l’Apocalypse et la Résurrection des morts avec le Christ revenant triomphant sur terre. Depuis plusieurs siècles l’Espagne s’était libérée de la domination musulmane et la remarquable Isabelle la Catholique avait financé sur sa fortune personnelle le départ de Christophe Colomb à la découverte de nouvelles routes commerciales et de nouveaux mondes dont personne ne doutait de l’existence. Même les théologiens de Rome convenaient que la Terre ressemblait plutôt à une orange. Le Pape, grâce à son autorité religieuse, avait empêché une nouveau conflit entre le Portugal et l’Espagne catholiques en traçant d’un coup de trait la ligne de démarcation entre les deux empires qui se répartissaient les nouveaux territoires désormais inscrits sur la carte du monde nouveau. Un certain équilibre s’était établi entre religion et modernité.


Les Guerres financières
La France était une puissance économique remarquable. Certes, la Guerre de Cent Ans avait fait perdre un siècle de progrès économique et scientifique. Cette estimation était sans doute réaliste parce qu’elle avait été calculée par Louis XI en personne.
Les Guerres de Religion, malgré leurs idéologies mystiques, furent comme la plupart des guerres à l’épicentre de grands intérêts financiers. Mais elles séparaient en réalité l’Europe entre papistes, essentiellement au Sud de l’Europe, et protestants, descendants des vieilles populations et grandes familles qui avaient lutté contre Rome, Germains du Nord, Goths, plutôt partisans des thèses d’Arius, plutôt éloignés géographiquement de Rome et de ses subtilités latines. Ces guerres civiles n’allaient s’arrêter en Allemagne qu’avec le traité de Westphalie en 1648 et en France avec les derniers combats des Camisards après la Révocation de l’Édit de Nantes.
Depuis les Croisades, la Guerre de Cent ans, le massacre de la Saint-Barthélémy, la Guerre des deux Roses, la Guerre de Trente ans, et les progrès réguliers de l’arme scientifique de l’artillerie, la noblesse d’épée européenne avait connu des hécatombes sur tous les champs de bataille de l’Europe. Parallèlement, les villes s’étaient développées, les routes commerciales, terrestres et maritimes parcouraient le monde apportant prospérité et raffinement, une nouvelle noblesse était apparue, financière, riche, passionnée de culture et de progrès scientifique. L’Europe continuait ses chemins vers la richesse et la puissance matérielle qui allait la mener à dominer le monde. Grands seigneurs et grande bourgeoisie catholique et protestante avaient pu s’entretuer dans des combats, ils arrivèrent à s’entendre pour se partager le pouvoir et mener à bien leurs projets économiques. L’Europe allait connaître un âge d’or financier, artistique et intellectuel qui allait la mener à passer de la Renaissance au Classicisme, jusqu’à ce véritable âge d’Or que fut le fameux Siècle des Lumières.

L’arrivée en force de la pensée expérimentale
Il y avait eu un point essentiel de théologie qui avait été franchi par Galilée et Copernic. Le vieux raisonnement humaniste et prosaïque d’Aristote, repris par les théologiens catholiques de Rome avait été renversé : Copernic avait prouvé que c’était la Terre qui tournait autour du Soleil et non l’inverse. Notre planète n’était donc plus au centre du monde. Mais que devenait alors le destin de l’homme s’il n’était pas lui-même au centre de la construction voulue par Dieu ? L’idéologie humaniste de l’Église catholique avait dû céder face à la réalité scientifique moderne. Ce fut un tournant dans l’histoire de notre pensée occidentale. À partir de Copernic, on se mit à admettre que la vérité
théologique était de moindre importance par rapport à l’évidence scientifique puisque celle-ci se trouvait confortée par la possibilité de l’expérience répétitive.

La loi de Newton était plus forte et plus d’actualité que les prophéties d’Isaïe. Les élites européennes, de Saint-Petersbourg à Dublin, se passionnèrent pour les découvertes géographiques et les inventions techniques, sources de progrès et d’enrichissement à la fois économique et moral. Les élites de l’Europe, de robe ou d’épée, de cour ou de province, lisaient les mêmes livres, vivaient les mêmes passions, possédaient
les mêmes centre d’intérêts culturels. Le ton était donné en Angleterre par la Royal Society qui développait le culte du savoir et des onnaissances nouvelles liées aux traditions occultes par l’intermédiaire de ses loges maçonniques dont les princes anglais étaient les grands
dignitaires. En France, la Franc-maçonnerie se diffusait par les loges militaires développées par les officiers catholiques partisans des Stuart. Tout le monde parlait progrès, sciences, et intelligence nouvelle, comme de nos jours on parle d’intelligence artificielle et de nouvelle civilisation mondiale. À la base de ces nouvelles idées, il y avait ces nouveaux outils et systèmes qui permettaient de comprendre un monde résolument moderne. On pouvait les utiliser pour des expériences. De nombreuses fabriques allaient s’ouvrir grâce à la lecture de l’Encyclopédie et de ses articles sur les métiers et les techniques de production. On devenait calculateur, ingénieur, le modèle de l’aristocrate chef d’entreprise n’était plus dérogeant, les maîtres verriers avaient déjà le droit de porter des titres de noblesse depuis le Moyen-âge, Stendhal avec son talent rigoureux décrira avec finesse et précision le modèle de Monsieur de Rênal, aristocrate et industriel libéral sous la Restauration dans la région de Besançon.


Couineau
L’aristocratie moderne : les Dupin à Chenonceau
Dans le salon parisien des Dupin on pouvait rencontrer Montesquieu, Voltaire, Buffon, le très influent comte d’Argenson, une figure de proue de la politique et très en faveur de la philosophie des Lumières. Tout ce monde vivait dans un luxe de grand seigneur. L’argent de Samuel Bernard coulait à flots. Au château de Chenonceau, cette brillante famille Dupin allait engager Jean-Jacques Rousseau, et aussi se passionner pour les instruments modernes.
L’ouverture du Cabinet des Sciences de Chenonceau nous emmène dans un véritable cabinet de curiosités du 18e siècle réunissant des instruments concernant la mécanique, la physique, l’optique et l’astronomie, et destiné à enseigner la physique expérimentale. Il nous montre des instruments très divers réunis, ou même construits, par le fermier général Dupin.

À titre d’exemples, le tire-bouchon a remplacé la simple vrille à partir de la fin du 17e siècle. Le principe de levier croisé se constitue de deux systèmes de leviers symétriques auxquels on accroche des poids à chaque bras. Ce qui permet d’arracher un bouchon facilement.
Le premier brevet de tire-bouchon sera déposé à Oxford en 1795 par un révérend. C’est un joli petit cours de physique mécanique et bien utile.
La vis sans fin permet à une bille positionnée au point le plus bas de s’élever dans un tuyau enroulé en hélice sur un cylindre. Ce système, peut-être inventé par Archimède, permet de faire monter de l’eau, du blé, toutes sortes de choses. Il est utilisé depuis l’Antiquité.
Une manivelle permet de lever des charges sans grand effort grâce au système de roues dentelées.Une fois élevé, un cliquet empêche la charge de redescendre. Un autre système donne sur son cercle extérieur le nom de 24 lieux répartis de façon régulière selon leur longitude et par rapport à Paris : chacun des lieux donne donc le même décalage horaire. La partie extérieure est fixe, la partie centrale est entraînée par un mécanisme d’horloge. On a ainsi directement l’heure en face de chaque nom de lieu en fonction de l’heure de Paris. Cette machine date de la deuxième moitié du 18e siècle. On peut considérer ce petit bijou comme une des premières approche de l’information au niveau mondial.

Les Dupin eurent un fils. On ne lui refusa rien et l’on engagea Rousseau pour lui apprendre le savoir moderne. Mais plutôt que devenir un savant, il préféra profiter de la vie, perdre beaucoup d’argent au jeu, suivre la mode des insignifiants de son époque qui cherchaient le frisson de l’aventure dans une partie de cartes plutôt que sur un champ de bataille ou une expédition maritime.

La jolie visionnaire face au philosophe phallocrate
Mais sa mère était tellement jolie, si intelligente et ambitieuse. Elle voulait améliorer le bien de l’humanité et elle se lança de tout son cœur dans une grande cause qui est encore loin d’être gagnée de nos jours de par le monde : l’égalité entre les hommes et les femmes, avec les études et argumentaires nécessaires à toute cette bonne raison. Elle était riche et visionnaire. Elle embarqua Rousseau dans ce combat en échange d’une bonne rémunération. En quelques années, le philosophe allait lui écrire un bon millier de pages en faveur de l’égalité entre les sexes. Puis il s’en alla vers d’autres aventures littéraires, et publia finalement un livre prenant ouvertement parti pour la soumission de la gente féminine à la gente masculine. Rousseau était un génie certes, mais il avait aussi l’âme d’un solide paysan suisse de son temps, il l’écrivit lui-même, il se sentait plus proche de Sparte que d’Athènes. Il racontait sa vie personnelle sans tabou et sans mentir, la grandeur de son âme était certaine. Mais la splendeur de la vérité qu’il clamait haut et fort passait aussi par la proclamation d’une virilité digne d’un lansquenet des Alpages. Madame Dupin continua de se battre pour sa grande cause de l’Égalité avec un courage digne d’une Spartiate ou d’une Française des Lumières. Elle et son mari poursuivirent leurs expériences scientifiques, comme tant d’aristocrates de leur époque, et Chenonceau continua de briller des mille feux de l’intelligence malgré le départ de leur ami Rousseau. Quant au château, il est resté le symbole de ces savants, de ces grands seigneurs éclairés qui constituèrent l’apothéose de l’esprit français.Ils allaient influencer toute l’Europe, lui apporter un esprit de liberté qui lui manquait encore, et notre civilisation occidentale allait ainsi dominer le monde jusqu’à nos deux Guerres mondiales qui allaient mener à d’autres modèles sociétaux.
REPÈRES
Château de Chenonceau 37150 Chenonceaux Tél. : 02 47 23 90 07 www.chenonceau.com















