Les fabuleux animaux du Moyen-Âge

Monde humain. Monde vivant

La Cité royale de Loches nous présente un monde de guerre, mais aussi de réflexion et de curiosité intellectuelle. Une de ses nouvelles expositions va nous permettre d’explorer l’analyse du monde animalier que l’on retranscrivait dans des ouvrages empreints de poésie : les bestiaires. Car à la différence de l’Antiquité, le Moyen-âge s’intéresse aux animaux et leur consacre de nombreux livres.

C’était toute une poésie de la réalité qui s’exprimait dans les vitraux, les statuaires, les blasons, les bestiaires et les enluminures. Les bestiaires sont des manuscrits consacrés aux bêtes. À cette époque, il n’y avait pas d’approche scientifique des choses et des êtres. L’harmonie du monde était vue par le prisme de la foi, où les créatures vivantes s’intégraient, en bien ou en mal, selon des références morales venues des écrits de la Bible.
La première salle de l’exposition nous remet dans cette ambiance intellectuelle où l’analyse scientifique n’avait point cours. La zoologie se développera sur des fondements rigoureux à partir du 17 e siècle avec les études du médecin et anatomiste – il était aussi architecte – Claude Perrault. Les animaux étaient créatures de Dieu. Certains hommes d’Église prétendaient pourtant que l’animal n’avait aucune parenté biologique ou spirituelle avec l’être humain, il était donc dénué de conscience. D’autres, tel Saint François d’Assise, appuyaient leur discours sur les écrits d’Aristote et de Saint Paul. Selon eux, il existait bel et bien une communauté des êtres vivants, et les animaux étaient enfants de Dieu. Mais avaient-ils une âme ? L’être humain avait la possibilité de son salut s’il obéissait aux ordres de l’Église, s’il avait une conduite exemplaire. Mais qu’en était-il des autres créatures créées par Dieu, les animaux, et les plantes ?

Avec le Bien et le Mal
Les bestiaires répondaient un peu à cette question. Leurs contenus étaient variés. Aux enluminures des animaux étaient jointes des fables et des moralités sous forme de textes courts. Le nombre et l’ordre de présentation des animaux étaient variés. Le but était d’établir une correspondance entre la nature supposée de l’animal et une référence religieuse. L’aigle était ainsi représenté regardant le soleil, car il aspirait à la lumière de Dieu. La colombe représentait le moine. Tandis que le faucon revient vers son maître, respectant les principes aristocratiques de l’allégeance. Il se créait ainsi une représentation du monde approchant le merveilleux et donnant un sens de la vie, touchant aux mystères de l’Éternel. Dans les bestiaires, les animaux sont traditionnellement classés en cinq grandes familles : les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les serpents et les vers.
On établissait une concordance entre la beauté formelle de l’animal et certaines vertus morales qui lui sont attribuées. On distinguait aussi entre animaux domestiques et sauvages, les premiers étaient tous ceux vivant au contact de l’être humain : du cheval au chat jusqu’au cochon. Ils avaient une connotation liée au Bien, tandis que les seconds étaient assimilés à la nature puissante et hostile, voire dangereuse et démoniaque. Le statut du chat évoluera tout au long du Moyen-âge. Il a souvent été considéré comme animal maléfique, en particulier le chat noir. Entre autres parce qu’il voyait la nuit. Mais après la Grande Peste de 1346 à 1352, on se rendit compte qu’il était plus efficace que les belettes apprivoisées pour tuer les rongeurs, et il acquit ainsi sa place définitive dans les maisons. Quant au cheval, il est lié à la destinée du chevalier, comme le devoir, la loyauté et la fidélité, même s’il peut être épris de luxure et d’orgueil. On trouve le cochon bien proche de l’humain. On le dissèque à défaut du cadavre humain et interdit d’un tel destin, on le mange, on le distingue du sanglier et de la truie sauvage, bêtes jugées malfaisantes. Tout comme le renard est jugé rusé, tortueux, sinueux… Et le singe n’est-il pas une caricature de l’homme ?
Le coq a lui aussi toute une symbolique de vaillance, de surveillance du territoire et des poules… L’abeille est classée dans la catégorie des vers, mais elle est vertueuse, chaste, travailleuse, elle obéit à une reine, elle produit du miel… Le porc-épic est réputé invulnérable car hérissé de pics.La salamandre est une puissance alchimique, solaire, indestructible… Avec elle, on aborde de façon étrange et pénétrante
le monde des savoirs occultes de l’au-delà. L’hermine, cousine de la belette, porte l’avantage de sa fourrure… Le cygne, par sa beauté blanche est l’incarnation de la pureté… Sur les lacs, n’est-il pas le symbole du passage vers les châteaux inconnus de la dame du lac, de la cour du roi pêcheur qui connaît le Graal ? Le cygne est représenté sur les armoiries navré, blessé au cœur par une flèche, le chant du cygne offre le désir de contempler le Christ et le courage face à la mort dans le monde terrestre. ces temps où les rois étaient les maîtres du monde : Quel est l’animal qui règne sur les autres animaux par la volonté de Dieu ? Entre l’ours et le lion, c’est le choix entre la puissance des forêts du vieux Nord et l’animal roi de la jungle exotique. L’ours a une dimension anthropomorphique. Des princes certainement costauds voudraient bien le voir au rang de leurs ancêtres mythiques, mais les défrichements du 11 e siècle ont fait reculer son habitat dans les montagnes, on commence à se moquer de lui, dans le roman de Renart, il est devenu un personnage maladroit, une sorte de lourdaud primitif. Tandis que le lion est dans de nombreuses ménageries princières, il tire sa gloire de la culture biblique et gréco-romaine. Le roi en grec se dit leo.

Barthélemy l’Anglais, Livre des propriétés des choses,
La faune, Français 216, folio 283, BnF, Paris.

Un surnaturel proche
La quatrième salle nous mène au niveau des animaux fantastiques. Hybrides telle la licorne mythique, croisement entre le rhinocéros d’Asie et l’antilope d’Afrique, elle possède un corps de cheval, ou d’âne, ou de biche, ou de chèvre, elle ne peut être capturée vivante si ce n’est par une jeune fille vierge qu’elle attire par son odeur particulière. Et tout au bout de la vision magique de la nature, se trouve le dragon, il appartient aux trois mondes, la terre, l’eau et le ciel. Il garde des trésors au fond d’une caverne, il est capable de déchaîner les tempêtes, il ne meurt pas, mais il s’endort. Il incarne souvent le diable, il est terrassé par Saint Georges ou Saint Michel. On le voit dans les églises, agonisant sous forme de statue percée d’une lance. Il est présent dans les romans du Graal, il est animé par Merlin, il joue un rôle dans la destinée des rois et des princes…Marco Polo prétend dans son ouvrage Le livre des merveilles en avoir vu dans les confins de l’Afrique. Avec une force extraordinaire, capable de soulever un éléphant dans les airs, un corps de lion avec des oreilles pointues, une tête et des ailes qui sont comme ceux des aigles.
Un parcours extérieur développe la représentation des animaux, les vertus et vices supposés qui leur sont attribués à l’époque médiévale comparativement avec leur perception contemporaine. On peut voir des sculptures de 3 animaux fantastiques ayant un lien historique avec la Cité royale de Loches : un cerf ailé, une licorne et un dragon. Dans les jardins sont disposés sept autres animaux plus familiers, du loup à l’écureuil. Ils ajoutent au mystère de la beauté, à l’insondable de la nature, au précipice des choses vers le surnaturel.

LA REVUE DE L’HISTOIRE N°93

CITÉ ROYALE DE LOCHES
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