Un monde français
Les statues d’Alta Rocca et de Narbo Via, légères comme le vent et lourdes comme la pierre, les temples de marbre de Lugdunum et les châteaux des Valois, ces hommes et ces femmes artistes et constructeurs, on les retrouve aussi dans les peintures de Ingres, Caillebotte, Monet, Marie-Thérèse Lanoa. Ils avaient des ancêtres gaulois, normands, celtes, méditerranéens, germains, goths ou vikings, ils ont façonné notre pays, ils lui ont donné un souffle particulier.
Ils ont écouté le chant des terres lointaines, les sensations venues de l’Asie ou des Amériques. Ils ont été ouverts à tout, ils aiment la nouveauté et la mode. Même arrivés d’ailleurs, ils deviennent vite des Celtes qui n’ont guère changé depuis les descriptions des géographes de l’Antiquité : Inventivité, spontanéité, art du discours, amour de la poésie et de la liberté, indifférence de vivre ou de mourir, l’important étant de suivre les codes de l’honneur et de la bonne éducation. Car nous sommes aussi une nation guerrière. Nous avons le défaut gaulois de l’impréparation, et les qualités gauloises de résilience, de résistance et d’intrépidité. Nous avons le courage d’analyser nos erreurs et nos défaites. Nous avons la capacité de nous remettre en question. Les histoires dramatiques du camp de Rivesaltes, la sanglante Bataille de la
Somme, la résistance remarquable de Belfort, l’esprit de guerre et de contestation, le coup d’œil instinctif de l’artiste et le coup de sang, celui de la révolte et de l’indépendance, nous le portons en nous comme une marque de fabrique historique, celle de nos ancêtres païens, chrétiens, ou devenus libres-penseurs tels le Normand Flaubert, le Franc-Comtois Courbet ou le Provençal Zola.
À la gloire éternelle et stable, les Gaulois ont toujours préféré les sensations fortes du risque et du hasard. Nos princes de la Renaissance, à leur image, n’ont cessé de voyager sur des routes mal entretenues, d’organiser des fêtes et des cérémonies toujours éphémères, toujours recommencées. L’identité française et nationale s’est ainsi forgée de façon définitive dès le règne de Louis XI qui ne tenait pas en place et qui savait rester modeste, sauf sur un champ de bataille où il aimait à être le premier à prendre tous les risques. Le Gaulois devenu le Français en est toujours venu à préférer la lumière de la lune à celle du soleil, les effluves des parfums et des odeurs à l’idée purement géométrique. Il aime à la fois la beauté de l’âme et celle des corps, de la même façon, car il ne fait pas de grande différence entre l’esprit et la matière. Il s’est intéressé à l’art moderne comme il s’est ébloui de l’art italien à la Renaissance, il a aimé les films de la Nouvelle Vague dans les années 1960, comme il s’est passionné de toutes les espérances si elles permettent d’illuminer la plaine au loin.
C’est pour cela que nous avons été toujours sensibles aux senteurs orientales, au raffinement de nos festins et de notre artisanat. Les regards de nos artistes sont à notre image, fluides et inventifs, mobiles, capables de s’intégrer à tout et d’innover, car ils savent aimer toutes les lumières et les joies du monde. Ingres avait parfaitement saisi cette finesse française sachant mélanger l’art et la mode, la technique du geste parfait à l’intelligence créative. C’est toute la beauté de notre patrimoine, de notre littérature et de nos châteaux. Cette même force subtile de notre pays, cette stabilité profonde et travailleuse de tous qui s’exprime dans une élégance fondamentale, preuve d’une vieille civilisation aimant le risque et son corollaire la liberté d’esprit. C’est le fleuve immortel de la Gaule, devenue la France au fil de l’histoire de ces Français ouverts à toutes les originalités, à toutes les expériences, car ils cherchent l’infini partout et ils foncent dès qu’ils pensent pouvoir le trouver. C’est cette aventure française que nous avons voulu vous présenter au fil de ce numéro.
Matthieu Delaygue
Photo de couverture : Marie-Thérèse Lanoa, La fin des vacances, vers 1924, huile sur toile, 97 x 110 cm © Jonathan Duconseil, Ville de Bernay


















