Accueil Actualités 1814 Napoléon au bout de l’aventure

1814 Napoléon au bout de l’aventure

La Revue de l’Histoire N° 69 Été 2013 Lire le dossier complet

L’enfance d’un chef
Jeune, il était petit, maigre, émotif, avec un joli visage aux traits fins et accentués. Ses cheveux étaient châtains et ses yeux bleus. Il mesurait 1m70. Ce qui était plutôt grand pour l’époque. Sa famille était de vieille noblesse, originaire du nord de l’Italie. On a pu faire des tests ADN sur des cheveux lui appartenant, et qui ont été confirmés par des analyses pratiquées sur sa mère et d’autres membres de sa famille. Parmi ses ancêtres, il y aurait eu des habitants de la Palestine et du Liban. Il semblerait aussi qu’il ait des origines caucasiennes. Le clan des Bonaparte était sur Ajaccio. Contrairement à une certaine légende venue de la propagande populiste de son neveu Napoléon III, sa famille était riche. Son père Charles était proche de Paoli, le libérateur de la Corse, ami des Anglais. C’est Paoli qui inventa la première constitution républicaine de la Corse, en s’inspirant des idées des Lumières. Elle servit de modèle aux Américains lorsqu’ils décidèrent d’écrire celle des États-Unis. Paoli et Charles Bonaparte étaient franc-maçons. La famille de Napoléon baignait et baignera dans l’atmosphère des loges, y compris ses sœurs.
Napoléon fut-il lui-même maçon ? Il y a de fortes chances, même si aucune preuve n’a été retrouvée dans les registres. Il ne s’afficha jamais comme tel. On peut penser qu’il a été initié. Comment pouvait-il ne pas l’être à une telle époque, et dans une telle famille ? Mais il ne trouva guère d’intérêt à le rester. Même si la symbolique essentielle de sa campagne d’Égypte et de son empire fut d’inspiration maçonnique. Tous ses maréchaux furent francs-maçons, les boulevards des maréchaux à Paris étaient communément appelés au XIXe siècle les boulevards des Francs-maçons.
Il fut envoyé à l’École militaire de Brienne à l’âge de 11 ans, sans bien parler le français. Il bénéficiait d’une bourse de la monarchie. La légende bonapartiste du XIXe siècle en conclut que les Bonaparte étaient de pauvres Corses, et que Napoléon fut le souffre-douleur de ses petits camarades issus de la haute aristocratie française. Tout cela est une histoire destinée à émouvoir dans les chaumières. Le père de Napoléon avait pu prouver aisément ses quatre quartiers de noblesse, Après maintes péripéties, il avait rallié le parti français en Corse, il était ami du nouveau gouverneur de la Corse, Charles Louis de Marbeuf, et il fut reçu plusieurs fois en audience à la cour.

En réalité, Napoléon garda un excellent souvenir de Brienne, de ses professeurs et de ses camarades. Chaque élève avait un petit lopin de terre, qu’il cultivait selon ses goûts. Parfois il lui est arrivé, quand il voulait se trouver seul, de jeter des cailloux sur ceux qui venaient le distraire pour jouer ou discuter. L’imagerie républicaine a voulu véhiculer
de son enfance un côté populaire, timide, qui correspondrait au personnage d’Alphonse Daudet dans Le petit chose : le petit Napoléon parti de presque rien, enfant du peuple, méprisé par ses condisciples était en fait un aristocrate de grande taille châtain aux yeux bleus, qui n’avait qu’une ambition : servir le roi de France… Il était donc protégé par les finances royales, éduqué avec l’élite aristocratique et guerrière de Louis XVI, protégé par le puissant Marbeuf. Sa mère devenue veuve tirait ses revenus d’un important vignoble corse. Elle vivait dans un superbe hôtel particulier.
Si l’on tient compte du fait que la Corse avait voulu être un État indépendant, que son père s’était mêlé à cette histoire, que cette île restait un peuple, presque une nation à part entière, Napoléon peut être considéré comme faisant partie de l’aristocratie européenne de haut niveau ayant une vision internationale de la politique. Le pouvoir monarchique ne se trompait pas en lui payant ses études. Il misait sur un enfant de cette élite qui dirigeait l’Occident depuis la chute de l’Empire romain et qui contrôlait encore la moitié de la Méditerranée avec le sentiment d’appartenir à la chrétienté.
À l’école, Napoléon piquait des crises de nerfs lorsqu’il était puni, et il était excellent en mathématiques. Après Brienne, il allait être sélectionné pour aller à l’École d’artillerie de Paris. Puis il sera affecté dans un régiment de cette arme. Les officiers travaillaient intensément. Exercice de tir, exercice de manoeuvre, de calcul… La France avait une excellente armée de très bonne réputation intellectuelle. À 18 ans, Napoléon était un de ses brillants éléments. Ses titres de noblesse lui permettaient d’avoir les plus hautes espérances de commandement. Il lisait beaucoup. Comme Chateaubriand, il était un fervent admirateur des idées de Rousseau.Il était humaniste. Il le restera tout au long de sa vie. Le terme d’humaniste doit être pris à son sens des années 1800. La philosophie humaniste privilégie la place de l’homme dans la société, face aux absolutismes de toute sorte. C’est la philosophie des Lumières, elle croit au progrès de l’humanité et à l’amélioration de sa vie sociale. On peut opposer la vision humaniste à la vision conservatrice, et plus tard à la vision marxiste qui glorifiait le rôle non pas de l’individu, mais du prolétaire démuni de capital.
Le révolutionnaire
Napoléon avait à peine 19 ans lorsque la Révolution éclata. Plus tard, on en profitera pour affirmer qu’il n’était qu’un pauvre lieutenant sans avenir : toujours cette manie de vouloir rattacher au peuple cet aristocrate privilégié. Son premier combat au feu sera de mater une révolte d’ouvriers et de révolutionnaires. C’est un brillant officier qui s’intéresse peu aux femmes, il préfère étudier, lire, il est aimé de ses camarades. Il est toujours intéressé par les idées nouvelles. Quand il verra la passivité de Louis XVI face à la Révolution, il se laissera séduire par le camp républicain et révolutionnaire qui justement prend le pouvoir. Il sympathisera avec le frère de Robespierre. Il saura diriger brillamment les batteries françaises lors du siège de Toulon, où les Anglais furent battus et les royalistes qui résistaient à l’intérieur de la ville massacrés. Il avait, quelques mois plus tôt, à Paris, assisté au massacre des Gardes Suisses de la Reine aux Tuileries et il en avait été écœuré. Cette fois-ci, il ne dira rien. Le Conventionnel Barras, le marquis de Barras, est aussi présent à Toulon lors de ces massacres. Il remarque ce jeune officier qui est comme lui un aristocrate républicain. Il en fera son principal adjoint militaire lorsqu’il sera à la tête de la République. Il relancera sa carrière lorsque Napoléon refusa de faire la guerre de Vendée, il favorisera son mariage avec la veuve d’un général connu de la Révolution, Joséphine de Beauharnais, née Tascher de la Pagerie, une des familles créoles de la Martinique. Napoléon en sera amoureux fou. Elle aussi l’aimera. Napoléon se considérera toujours comme le père, le grand frère, de ses deux enfants du premier lit. Eux aussi adopteront avec affection leur nouveau beau-père. La fille, Hortense, sera la mère de Napoléon III. Le fils, Eugène, sera un des meilleurs généraux de Napoléon. Grâce à ses remarquables succès militaires, Napoléon pourra entreprendre ce qu’Alexandre, César et Charlemagne avaient eux-même presque réussi : l’unification d’un empire européen, de l’Inde à l’Orient, et sur les deux rives du Rhin et de la Méditerranée. L’expédition d’Égypte* faisait déjà partie de ce plan. Avec toute une mystique qui rejoignait celle de la franc-maçonnerie remontant aux Pyramides puis aux Croisades, et passant par le Temple de Salomon. Le but géostratégique était de s’allier ou de conquérir les Turcs, de tenir ainsi une frontière en face des Russes, d’éjecter les Anglais de la Méditerranée, et de remonter sur les Indes pour là aussi les contrer.
Deux grandes puissances allaient avec logique s’opposer fondamentalement à ce projet qui n’était pas du tout insensé : l’Angleterre et la Russie. L’Angleterre parce qu’elle avait besoin d’une Europe divisée, pour assurer la suprématie de sa marine et de son commerce international, elle tenait à garder ses colonies. Elle était furieuse d’avoir perdu les Amériques à cause des Français. Quant au Tsar, il avait un objectif stratégique important : avoir un accès à la Méditerranée, afin de pouvoir au moins participer à un contrôle de l’Europe et de la Turquie.

Lire la suite