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Numéro 87 : Automne 2018
 
tristes épilogues
 
SUR UNE GUERRE REGRETTABLE
 
 
 
Lorsque c’était l’heure de l’assaut, tout était possible : le courage de certains, les crises de nerfs d’autres qui craquaient. Tout se passait en quelques secondes. Les gradés ne perdaient pas de temps en discussion philosophique. Ils cognaient. Très fort, car le terrorisé était engoncé dans son uniforme. On ne pouvait le frapper que sur le visage, et il ne s’agissait pas d’une tape amicale.

Dans l’attaque, il fallait veiller à ce qu’il n’y en ait pas qui s’arrêtent, jouant les blessés, ou les bons camarades secourant un vrai blessé. Il y avait une règle. Laisser tomber le type qui hurlait. Et courir toujours en avant. Si l’on arrivait dans la tranchée allemande, on ne faisait pas de cadeau, non plus. On tuait tout de suite. À coups de pelle, en balançant des grenades, au couteau... Le soldat ennemi qui levait les bras en l’air en criant Kamerad, on le zabralisait aussi. Et si par hasard, on l’épargnait, on lui faisait la tête au carré.

N86 Ensuite, des sergents repartaient en arrière. Ils allaient chercher ceux qui s’étaient arrêtés en cours de route, et qui se terraient dans les trous d’obus ou les broussailles... On ne leur tenait pas un discours de compassion. Si l’on se réfère à des souvenirs écrits par des officiers, on pouvait compter un soldat sur trois qui s’était planqué d’une façon ou d’une autre.* 

Un bon chef, c’était celui qui fermait les yeux sur une défaillance passagère. Et qui, en revanche, faisait évacuer ailleurs, souvent dans un troupe disciplinaire, ceux qui avaient peur en continu. Ils constituaient un danger car leurs camarades ne pouvaient pas compter sur eux en cas de corps à corps.

La Guerre de 14, ce fut aussi les révoltes de soldats en 1917. Des régiments commençaient à marcher sur Paris, les mitrailleuses armées sur des camions prêts à partir. Sur ce sujet, des archives militaires sont encore interdites d’accès. Parce qu’il y eut beaucoup d’exécutions sommaires, secrètes, de soldats soupçonnés être affiliés aux mouvements
révolutionnaires.
C’est cela, aussi, les affrontements de 14. Une tuerie générale, une révolution programmée étouffée dans l’oeuf, des secrets toujours bloqués. Et une victoire gagnée par l’héroïsme de certains, dont la plupart sont morts. Le sport de la savate disparut en France. Alors qu’il y avait plus de 10 000 adhérents en 1914, il en restait quelques centaines en 1918. Ces sportifs accomplis, bagarreurs dans l’âme, étaient presque tous morts, ou mutilés.

 
Matthieu Delaygue
 
* Ce n’était pas le cas dans les régiments d’engagés ou de volontaires.
 
 
Image de couverture : Portrait de Gauducheau, huile sur carton.Coll. Gauducheau Philippe 

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